Critiques

Les vers de Sophia Oranskaïa sont surprenants de la sincérité des sentiments, de la fraîcheur du regard sur le monde, de la capacité de chercher et de trouver son « visage qui n’est pas commun ».

En plongeant dans le monde de sa poésie, le lecteur doit être prêt à devenir son co-créateur, étant donné que la poésie de Sophia Oranskaïa, ce n’est pas de la lecture pour se distraire et s’étourdir. En pénétrant dans son univers poétique, on peut dire que c’est le travail de l’âme et que ce n’est pas tout le monde qui en est capable. Par contre, celui qui trouvera en lui les forces de surmonter la complexité apparente et d’arriver vers les sources, sera récompensé. Ces sources résident dans la russité de son âme, son éducation dans les vastes étendues de sa patrie et la promiscuité de ses villes, un esprit élevé de la littérature qui est à la base de la créativité poétique de Sophia Oranskaïa. C’est tout d’abord le siècle d’Argent avec ses trouvailles dans le domaine de la rythmique, la formation des mots, le symbolisme. Ici on sent l’esprit de la poésie de Marina Tsvétaïeva et Vladimir Maïakovsky : la passion et la tension intérieure des intonations, des innovations futuristes et beaucoup d’autres choses encore. Cela ne signifie pas que les vers de Sophia Oranskaïa ne sont que le résultat d’un simple cumul de ce qu’elle avait lu autrefois, ce qui avait été son éducation, pas du tout ! C’est le terrain propice sans lequel il n’y a pas de bon poète. C’est une composante de l’aura de ces vers, qui se comprennent non pas en étant « disséminés », mais comme un monde unique, complexe, changeant, mais en mutation permanente d’un état à un autre. Et ces transformations n’en voient pas la fin.

Je voudrais dire ici particulièrement que les vers de Sophia Oranskaïa sont uniques du fait que dans sa poésie elle réunit avec succès les traditions de la littérature russe du début du siècle dernier, d’une part, ainsi que la sensation et la perception de la vie de l’homme moderne, « l’homme du monde entier», d’autre part. Car les années vécues en France avaient forcément influencé le contenu et surtout la forme des vers de Sophia Oranskaïa. Par moments, il me semble qu’elle « traduit » en russe les vers qui sont formés dans sa tête en français. D’où probablement la tendance d’inclure dans le texte russe un lexique étranger, mais, essentiellement, cela concerne la création des mots. Bien entendu, les néologismes des poètes ne se créent pas pour satisfaire leur tendance à donner à leur langue un mot nouveau, mais à partir d’un désir organique d’exprimer ce pourquoi leur langue maternelle n’a pas encore inventé de définition.

La diversité de la forme, du style, des genres, se combine avec la multiplicité des thèmes. L’objet de l’interprétation devient tout d’abord l’âme du poète, qui, par la volonté du destin, se retrouve au croisement des deux cultures : russe et française, de deux langues, de deux mentalités, de deux perceptions de la vie.

Mais probablement ce n’est pas tout un chacun qui pourra dire que Sophia Oranskaïa est « son poète », et ce n’est pas la peine d’en avoir peur. Les vers de Sophia Oranskaïa, c’est un produit «débité au détail », qui n’est pas fait pour un consommateur « de masse ». Elle continue la tradition de la poésie intellectuelle européenne, mais, en même temps, dans ses œuvres, on voit l’âme orthodoxe du peuple russe, ses recherches, à travers les ténèbres et le désordre d’aujourd’hui – la Foi, la Lumière, l’Amour. Et la Foi orthodoxe est affirmée dans ses vers non pas par l’ « homophonie » des thèmes et des intonations, mais à travers une lutte contre le Monde du Mensonge et de la Banalité. Et c’est dans ce sens-là que sa créativité, sans aucun doute, se fait l’ « écho » de l’art de la poésie et de la chanson de Vladimir Vissotsky.

Le monde contemporain, ce monde fou et beau, qui fait peur, qui détruit l’homme et en même temps le crée, se reflète dans les vers de Sophia Oranskaïa. Mais quelles que soient les collisions dramatiques de notre époque complexe qui se reflètent dans ses vers, et quels que soient les abîmes de déception qui s’acharnent sur son héroïne lyrique, vous ne trouverez pas une seule allusion qui pourrait faire penser au désespoir, l’irritation, les reproches qu’on pourrait faire à son destin et à Dieu, dans ses œuvres. Elle lutte jusqu’à la fin glorieuse, pour la Beauté, l’Amour, la Foi – c’est comme çà qu’on pourrait qualifier le fond de la créativité de Sophia Oranskaïa.

E.A Lavrova, Candidat ès Lettres
Moscou
Traduit par Marguerite Lourié